L’Alliance du Golfe avec Washington est un pacte à sens unique

De même que l’Europe des va-t’en guerre, les pétro-monarchies du Golfe paient le prix de la délégation de leur défense et de leur sécurité à Washington, leur ennemi déguisé en sauveur.

En réalité, si les États du Golfe ne rompent pas structurellement avec la logique actuelle, la prochaine crise régionale les trouvera dans la position identique – seuls, exposés, regardant les destroyers américains protéger Tel-Aviv pendant que leurs intérêts vitaux brûlent.

Un bouclier qui protège l’autre
Il y a des vérités que l’histoire finit toujours par arracher à la diplomatie. Celle-ci en fait partie : l’alliance militaire entre les États-Unis et les pétro-monarchies du Golfe n’a jamais été une alliance. C’était un arrangement. Une transaction déguisée en partenariat stratégique. Un bail léonin signé par des souverains pressés de se croire protégés.

En avril 2024, quand l’Iran a lancé plus de 300 missiles et drones sur Israël après que celui-ci ait lancé des vecteurs aériens sur son consulat à Damas en Syrie – opération baptisée «Promesse véridique», suivi de la guerre des 12 jours de juin 2025, puis la confrontation ouverte le 28 février 2026 –, la réponse américaine a été foudroyante, totale, sans hésitation. Les systèmes Patriot, les destroyers de la Ve flotte, les chasseurs F-35 et F-15 se sont mobilisés en quelques heures. Mais pas pour Bagdad. Pas pour Riyad. Pas pour Abu Dhabi. Pour Tel-Aviv. Cette image suffit. Elle dit tout ce que quarante ans de communiqués diplomatiques avaient soigneusement dissimulé. Washington a choisi. La réponse n’a jamais varié depuis 1973.

Cent milliards pour rien
Les chiffres donnent le vertige – et la nausée. Depuis 1990, les pétro-monarchies du Golfe ont absorbé plus de 500 milliards de dollars d’armements américains. L’Arabie saoudite seule a signé, en mai 2017, un méga-contrat de 110 milliards de dollars avec l’administration Trump – le plus grand de l’histoire américaine en matière de ventes d’armes, porté à 350 milliards sur dix ans. Les Émirats arabes unis ont suivi avec des commandes de F-35, de drones Reaper MQ-9 et de systèmes THAAD, pour des dizaines de milliards supplémentaires. Le Qatar abrite Al-Udeid, la plus grande base aérienne américaine au Moyen-Orient – plus de 10 000 soldats, des centaines d’aéronefs, le quartier général du Commandement central américain (CENTCOM). Bahreïn héberge la Ve flotte depuis 1995. Le Koweït, Oman et l’Arabie saoudite : autant de territoires généreusement mis à disposition de la puissance américaine.

En mai 2025, le sommet de Riyad a accouché d’accords commerciaux et d’investissement vertigineux frôlant les 2000 milliards de dollars. Les fonds souverains du Golfe ont injecté près de 70 milliards dans des actifs américains cette même année. Le commerce bilatéral entre les deux rives a dépassé 120 milliards de dollars en 2024. Le recyclage des pétrodollars en bons du Trésor dure depuis les accords Kissinger-Fahd de 1974, maintenant artificiellement bas les taux d’emprunt de Washington, finançant sa dette colossale, consolidant l’hégémonie mondiale du dollar.

Le Golfe a payé. Repayé. Et repayé encore. En retour ? Une promesse de sécurité. Conditionnelle. Subordonnée. Négociable. Dès l’instant où les intérêts israéliens ont divergé des intérêts arabes, Washington n’a pas hésité une milliseconde. Il a choisi Tel-Aviv. Il l’a toujours choisi. Il le choisira toujours.

Israël : l’unique priorité
Dans la doctrine stratégique américaine, Israël n’est pas un allié parmi d’autres. C’est un porte-avions insubmersible – une plateforme militaire avancée, un poste de commandement régional, une extension opérationnelle permanente de la puissance américaine aux portes de l’Eurasie. Cette réalité est gravée dans le marbre depuis octobre 1973, quand Nixon a ordonné le pont aérien Nickel Grass pour sauver Israël d’une défaite militaire imminente face à l’Égypte et la Syrie – au moment exact où les pays arabes imposaient leur embargo pétrolier, frappant de plein fouet les économies occidentales.

En janvier 1991, lors de la guerre du Golfe, les Scud irakiens pleuvaient sur Tel-Aviv. Les États-Unis ont immédiatement déployé des batteries Patriot en Israël – suppliant parallèlement les Israéliens de ne pas riposter afin de préserver la coalition arabe. La sécurité d’Israël primait sur tout, même sur la cohésion d’une alliance censée libérer le Koweït. En mars 2003, l’invasion de l’Irak – réclamée par les néoconservateurs proches du Likoud, théorisée dès 1996 dans le document Clean Break rédigé pour Netanyahou – a détruit l’équilibre régional, livrant Bagdad à l’influence iranienne et embrasant un Moyen-Orient que les pays du Golfe habitent, subissent, financent.

L’objectif américain, jamais formulé publiquement mais obsessionnellement poursuivi depuis Brzezinski jusqu’à la doctrine Biden, est limpide pour qui veut bien lire entre les lignes : contrôler la dorsale eurasiatique, maintenir sous pression la Russie par le flanc Sud, contenir l’Iran comme verrou stratégique, surveiller les détroits d’Ormuz et Bab el-Mandeb qui irriguent 40% du commerce maritime mondial, asphyxier la Chine par le flanc Ouest. Les bases américaines dans le Golfe ne sont pas là pour protéger les Saoudiens. Elles sont là pour projeter la puissance américaine vers l’Est et vers le Nord. Pour encercler. Pour contenir. Pour dominer.

Les monarchies du Golfe ont été, pendant quarante ans, les hôtes généreux d’un dispositif militaire étranger qui les instrumentalise autant qu’il feint de les défendre.

La prise de conscience, fracassante et tardive
Il a fallu des salves de missiles, une guerre ouverte entre Israël, États-Unis et l’Iran en 2025-2026, des frappes américaines directes contre des installations militaires iraniennes, d’abord lors de la guerre éclair de 12 jours en juin 2025, puis depuis le 28 février 2026 et la mise sous tension des détroits, pour que certaines capitales du Golfe formulent enfin l’impensable : et si nous nous étions trompés de protecteur depuis le début ?

Cette question, le Dr Bishara Bahbah – ancien médiateur entre l’administration Trump et le Hamas – l’a posée sans détour lors d’une interview accordée à la chaîne Al-Ghad TV en avril 2026. Sa conclusion est cinglante : aucune logique ne justifie que les pays du Golfe continuent d’investir dans une présence militaire américaine incapable de dissuader l’Iran, mais parfaitement opérationnelle pour protéger Israël. Hussein Chokra, chercheur associé à l’Université américaine de Beyrouth, l’a théorisé avec rigueur dans Al-Jazeera le 3 mai 2026 : les États-Unis sacrifieront systématiquement les intérêts arabes dès qu’ils entreront en collision avec ceux de Tel-Aviv. Ces voix ne sont pas marginales. Elles sont les symptômes d’un réveil intellectuel brutal dans les élites arabes.

Les erreurs sont structurelles et accumulées sur des décennies. En août 1990, Riyad a supplié Washington d’intervenir contre Saddam Hussein, ouvrant ses portes à une présence militaire américaine qui ne partirait plus jamais. En 2003, les monarchies du Golfe ont tacitement soutenu – ou laissé faire – l’invasion de l’Irak, qui a fracturé l’ordre régional et propulsé l’Iran au rang de puissance hégémonique du croissant chiite. En 2011, elles ont soutenu des interventions qui ont ravagé la Libye, la Syrie, le Yémen – chantiers de chaos ouverts jusqu’à ce jour. À chaque tournant, la dépendance américaine s’est approfondie. À chaque crise, la souveraineté arabe s’est fracturée davantage.

L’instabilité, produit délibéré
La présence militaire américaine dans le Golfe n’a pas produit la stabilité. Elle a produit exactement l’inverse : quatre guerres majeures depuis 1990, un Iran nucléarisé malgré trente ans de sanctions, un Yémen en ruines après dix ans de conflit, un Irak dévasté, une Syrie morcelée, un Liban économiquement effondré depuis 2019. Si le bilan d’une alliance se mesure aux résultats concrets pour ses membres les plus vulnérables, celui-ci est accablant.

Mais l’instabilité n’est pas l’échec de la politique américaine. Elle en est le dividende calculé. Un Moyen-Orient stable, unifié, souverain de ses ressources énergétiques et de ses routes maritimes, serait un Moyen-Orient émancipé – donc ingouvernable depuis Washington. La turbulence permanente justifie la présence des bases, alimente les ventes d’armes – plus de 50 milliards de dollars vendus rien qu’en 2023 selon le Congressional Research Service –, perpétue la dépendance sécuritaire, neutralise toute velléité d’unité arabe.

Les Émirats arabes unis ont parachevé cette logique de fragmentation en annonçant récemment leur retrait de l’OPEP, sapant le principal levier de négociation collectif des producteurs arabes face aux États-Unis et à l’Occident. Chaque monarchie cultive sa «relation spéciale» avec Washington en marginalisant discrètement la solidarité régionale. Divisés, ils valent infiniment plus à Washington qu’unis. Et Washington, depuis Kissinger, orchestre cette division avec une froide et constante maestria.

L’on se demande comment des États assis sur les plus grandes réserves d’hydrocarbures de la planète, gestionnaires de fonds souverains parmi les plus puissants au monde – le PIF saoudien dépasse 900 milliards de dollars en 2025, l’ADIA émiratie flirte avec les 1000 milliards –, ont abdiqué leur souveraineté sécuritaire entre les mains d’une puissance dont les intérêts fondamentaux divergeaient structurellement des leurs ?

Le paradoxe est que ces États ont financé leur propre endiguement en hébergeant des bases dont les objectifs opérationnels réels visaient l’Eurasie et non leur protection. Ils ont acquis des armements dont ils ne contrôlaient ni les codes logiciels, ni les chaînes d’approvisionnement en munitions, ni les conditions politiques d’emploi – comme l’a rappelé douloureusement l’embargo américain sur les bombes de précision destinées à l’Arabie saoudite, imposé brièvement par l’administration Biden en 2021 au plus fort de la guerre au Yémen. Ils ont recyclé leurs pétrodollars pour financer la dette du pays qui les dominait.

Pour faire court, en mai 2026, pendant que l’administration Trump négocie directement avec l’Iran à Oman sur le nucléaire, les monarchies du Golfe ne sont ni consultées ni informées en temps réel. Les accords les concernant directement se concluent par-dessus leurs têtes. Cette scène – anecdotique en apparence – est en réalité la métaphore parfaite de quarante ans d’une relation qu’on appelle alliance et qui n’est qu’une vassalité consentie.

L’histoire de cette alliance ressemble à celle d’un locataire ayant versé un loyer exorbitant pendant quarante ans pour découvrir, un matin de crise, que le bail contenait une clause qu’il n’avait jamais lue – ou refusé de lire : la sécurité fournie exclut expressément les cas où vos intérêts contredisent ceux du propriétaire.

Cette clause a toujours existé. Elle est simplement rédigée à l’encre invisible de la realpolitik américaine.

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