Depuis plusieurs semaines, l’Agence internationale de l’énergie alerte sur la rapide baisse des réserves stratégiques de pétrole mises à contribution pour amortir la crise d’approvisionnement liée à la fermeture du détroit d’Ormuz. Alors que les négociations s’enlisent, certains experts redoutent une nouvelle flambée des prix à l’approche de la saison estivale.
Une guerre hors de contrôle ? Au centième jour du conflit au Moyen-Orient, dimanche 7 juin, les hostilités ont repris entre Israël et l’Iran, conduisant à des échanges de tirs de missiles. Une première depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu le 8 avril.
Un embrasement de courte durée – Téhéran ayant rapidement annoncé une “cessation” des frappes – qui a néanmoins provoqué une nouvelle fluctuation du cours du pétrole, de plus de 5 %, symbole de la nervosité des marchés face au choc énergétique.
“Cette crise a deux caractéristiques qui ne sont pas réglées à cette heure”, analyse Francis Perrin, spécialiste des questions énergétiques et directeur de recherche à l’Iris. “D’un côté, la destruction par l’armée iranienne d’installations gazières et pétrolières dans les pays du Golfe, qui vont affecter durablement la production. De l’autre, la fermeture du détroit d’Ormuz, qui constitue le principal problème pour le pétrole. Il est tout à fait possible que les prix repartent fortement à la hausse si les négociations n’apportent pas rapidement de résultats tangibles.”
Des prix peu élevés au regard de la crise
Déclenchée le 28 février par Israël et les États-Unis, la guerre contre l’Iran a provoqué une crise majeure, considérée par de nombreux experts, dont Fatih Birol, directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), comme le plus grave choc pétrolier de l’Histoire.
La fermeture par l’Iran du détroit d’Ormuz – canal stratégique par lequel transitait avant la guerre environ 20 % des hydrocarbures mondiaux – a sans surprise entraîné une forte hausse des cours du pétrole, de l’ordre de 40 à 50 %, qui a atteint un pic fin avril, à 126,41 dollars, son plus haut niveau depuis le début de la guerre. Un niveau qui demeure néanmoins en deçà de son record historique de 147,50 dollars pour le Brent, atteint lors de la crise financière de 2008.
Depuis, les cours sont repassés en dessous de la barre des 100 dollars, un niveau “pas très élevé au regard de la gravité de la situation pétrolière”, analyse Francis Perrin, qui souligne la forte corrélation entre ces fluctuations et les déclarations de Donald Trump.
Car, rappelle-t-il, l’annonce du cessez-le-feu, le 7 avril, avait coïncidé avec une forte baisse, tout comme celle du “protocole d’accord, largement négocié” avec l’Iran, le 23 mai.
“Les marchés, à tort ou à raison, ont misé sur une résolution rapide du conflit et restent pour l’heure sur cette ligne”, poursuit-il.
Des réserves insuffisantes
Plusieurs autres facteurs ont permis d’amortir le choc : les prix particulièrement bas du pétrole en début d’année – autour de 60 dollars – liés à une production alors excédentaire, ainsi que le discret rééquilibrage opéré par la Chine depuis le début de la guerre. Premier importateur mondial de pétrole, Pékin a fortement réduit ses achats de brut depuis fin février, qu’elle compense en puisant dans ses larges réserves.
La Chine n’est pas le seul pays à recourir à ses stocks. Mi-mars, l’Agence internationale de l’énergie, qui regroupe 32 pays de l’OCDE, a décidé de libérer sur le marché 400 millions de barils, issus de ses réserves d’urgence. Un volume certes record mais qui n’a pas fait baisser les prix. Et pour cause : ce stock équivaut seulement à 20 jours des exportations qui transitaient avant la guerre par le détroit d’Ormuz. Début juin, l’AIE a fait savoir que la moitié des 400 millions de barils avaient été utilisés, reconnaissant que le recours aux réserves ne pouvait être qu’un “palliatif temporaire”.
Flambée du kérosène
Alors que la crise perdure, un produit pétrolier suscite une inquiétude particulière en Europe : le kérosène, essentiel à l’aviation, dont 20 % transitait par le détroit d’Ormuz avant la guerre.
Le 16 avril, le directeur de l’AIE Fatih Birol tirait la sonnette d’alarme, affirmant que l’Europe ne disposait plus que d’environ “six semaines de kérosène”.
Un problème d’autant plus important à l’approche de la période estivale, quand la consommation a tendance à augmenter dans l’hémisphère nord du fait des départs en vacances.
Jeudi dernier, le commissaire européen aux Transports durables et au Tourisme, Apostolos Tzitzikostas, a pour sa part réfuté tout risque de pénurie au cours de l’été. Il a néanmoins souligné les difficultés des compagnies aériennes à faire face à la flambée de ce carburant – dont le prix avait doublé au pic de la crise début mai (en passant de 750 à 1 410 dollars la tonne) –, les forçant à “annuler certaines de leurs liaisons”.
“C’est un marché global qui se réajuste au plus offrant. Les petits aéroports pourraient être pénalisés et avoir du mal à s’approvisionner”, explique Anna Creti, chercheuse spécialiste des matières premières.
Une crise qui ne sera pas indolore pour les passagers. “Les compagnies aériennes achètent à des prix très élevés et répercuteront forcément ces surcoûts sur les billets d’avion”, conclut-elle.
Eurasia Press & News