J’ai retourné le problème dans tous les sens, comme on tourne un cadavre à la lumière pour comprendre la cause du décès. Et plus je regarde notre époque, plus je crois avoir trouvé l’épidémie qui a le plus ravagé ces deux dernières décennies : le smartphone et son jumeau spectral, l’Internet.
Deux petites machines. Minuscules. Presque ridicules dans leur taille. Et pourtant capables de coloniser des existences entières. De dissoudre le silence. D’avaler l’attention. D’engloutir les regards. Une dépendance si parfaitement intégrée qu’elle ne scandalise même plus. Elle règne. Elle gouverne. Elle possède.
Je souris devant la panique qu’inspire désormais l’idée de vivre sans ce petit rectangle lumineux. Une journée ? Impossible. Quelques heures ? Déjà, l’angoisse monte. Les mains tremblent. Les regards cherchent. Les esprits vacillent. Comme si l’on avait arraché une perfusion invisible.
Ils sont perdus. Vraiment perdus. À un point si vertigineux que certains faits divers semblent sortis d’un cauchemar : des proches agressés, parfois même des parents tués pour avoir osé retirer un téléphone, couper une connexion, interrompre le flux. Comme si l’on n’arrachait plus qu’un objet… Mais une drogue, un membre, une part d’existence.
Ils ne savent plus attendre. Ils ne savent plus regarder le monde. Ils ne savent plus traverser un silence sans l’anesthésier de pixels. Le moindre vide les terrorise. Alors ils replongent. Toujours. Encore.
Ces dernières semaines, j’ai observé. Immersion volontaire au milieu des foules modernes, de ces grandes messes silencieuses où les corps sont présents, mais les âmes ailleurs.
J’ai traversé les salles d’attente, les transports, les rues, les commerces, les administrations. Et partout, la même liturgie. Les mêmes nuques courbées. Les mêmes doigts fébriles. Les mêmes visages bleutés par la lumière froide des écrans.
En trois semaines, je n’ai vu qu’une seule jeune fille lire un livre dans une salle d’attente. Une seule. Comme une apparition venue d’un autre siècle. Une survivante.
Le reste du temps ? Tous regardaient leur smartphone. Assis. Debout. En marchant. À vélo. En voiture. À trottinette. Même les grands-pères, même les grands-mères – eux que l’on croyait encore attachés au réel – ont rejoint la procession des hypnotisés.
Certaines scènes me reviennent encore. Et, lorsque j’y repense, elles me paraissent toujours aussi sidérantes.
Une grand-mère traversant la rue avec son petit-fils d’à peine six ans. Dans ses petites mains, un smartphone presque aussi grand que son avant-bras ; au poignet, une montre connectée. L’enfant ne regardait ni le ciel, ni les passants, ni la route. Seulement l’écran. On le guidait pour éviter qu’il ne tombe. Déjà initié au rite. Déjà domestiqué. Déjà capturé.
À la caisse d’une supérette, la caissière répond à ses appels personnels tout en bipant vos courses machinalement. Les gestes continuent, le corps fonctionne, mais l’attention a déserté les lieux. Vous n’êtes plus un client, mais une simple interruption entre deux notifications. Le réel, désormais, passe après.
Quand vous entrez dans le hall d’un musée, ce temple fragile où l’on croyait encore pouvoir sauver un peu d’attention, l’employée de l’accueil est absorbée dans une conversation personnelle. À votre approche, elle raccroche précipitamment, rappelée au réel comme on revient d’un ailleurs plus captivant. Même ici, au royaume de la contemplation, le monde tangible semble devoir mendier quelques secondes d’attention.
Dans le bus, le chauffeur baisse les yeux vers son téléphone chaque fois qu’une notification réclame son tribut. Quelques secondes volées à la route. Quelques secondes pendant lesquelles des vies entières deviennent secondaires. Car il faut savoir ce qu’a dit un proche, répondre à un message, suivre le feuilleton minuscule de sa propre existence pendant qu’il porte, sans même y penser, celle des autres. Voilà peut-être l’une des folies modernes : ne plus savoir distinguer l’essentiel du dérisoire.
Peut-être qu’un jour, les archéologues du futur tomberont sur notre civilisation et se demanderont comment elle a disparu. Guerre ? Famine ? Catastrophe climatique ?
Non.
Ils découvriront probablement des milliards de squelettes presque parfaitement conservés : le cou légèrement incliné vers le bas, les phalanges figées dans cette curieuse posture de tapotement compulsif.
Et quelque part, dans un rapport scientifique rédigé avec tout le sérieux du monde, un expert notera gravement :
«L’espèce semblait vouer un attachement obsessionnel à un petit objet rectangulaire émettant de la lumière. Nous ignorons encore s’il servait à communiquer, à anesthésier l’angoisse… ou à organiser méthodiquement sa propre extinction».
Personnellement, j’ai déjà ma petite théorie. Mais je préfère observer le désastre avec un thé à la main. Les fins du monde ont toujours quelque chose de plus élégant lorsqu’on les contemple à distance.
Eurasia Press & News