Les Philippines, premier domino asiatique de l’inflation attisée par la guerre contre l’Iran

La flambée de l’inflation à 7,2% constitue l’avertissement le plus clair à ce jour des ravages que le choc pétrolier lié à la guerre en Iran causera bientôt aux pays en développement d’Asie.

Un signal d’alarme pour toute l’Asie en développement
La flambée de l’inflation aux Philippines en avril est un sérieux signal d’alarme – un véritable «canari dans la mine de charbon» économique qu’il serait dangereux d’ignorer.

Le bond de 7,2% sur un an représente environ le double du taux de croissance de 3,4% enregistré au premier trimestre. De toute évidence, voir les Philippines basculer dans la stagflation (période de stagnation économique couplée à une forte inflation) ne figurait absolument pas sur la carte de bingo du président Ferdinand Marcos Jr pour 2026. Cette situation n’est pas qu’un brutal rappel à l’ordre pour les autorités de Manille : c’est un signal de détresse pour toute l’Asie en développement.

Les Philippines sont, on peut l’affirmer, le premier domino inflationniste lié à la guerre en Iran à tomber en Asie. Elles sont l’avant-garde du traumatisme économique à venir, un traumatisme qui ne fera que s’aggraver tant que le détroit d’Ormuz restera fermé.

Une inflation galopante qui force la main des banques centrales
Ce qui inquiète le plus les économistes, c’est l’ampleur de la hausse des prix. De l’alimentation aux transports en passant par les services publics, les augmentations sont si générales et si fortes que l’inflation philippine devrait dépasser les 8% au deuxième trimestre. Il est donc pratiquement acquis que la Bangko Sentral ng Pilipinas (BSP), la banque centrale philippine, relèvera ses taux d’intérêt en juin.

La Corée du Sud semble être un autre domino à surveiller. Aujourd’hui, les investisseurs ont appris que les prix à la consommation y ont augmenté à leur rythme le plus rapide en près de deux ans, sous l’effet de la flambée des cours du pétrole. La progression de 2,6% sur un an contraste avec le taux de 2,2% de mars, ce qui accroît fortement la probabilité que la Banque de Corée relève ses taux.

Une dépendance énergétique qui expose toute la région
Pourtant, les difficultés des Philippines sont bien plus aiguës. Elles rappellent les vulnérabilités de l’Asie du Sud-Est, qui importe la quasi-totalité de son pétrole du Moyen-Orient.

«Les économies asiatiques sont parmi les plus exposées, y compris la Thaïlande, Singapour, les Philippines, mais aussi la Corée du Sud et le Japon», explique Evgenhia Sleptsova, économiste chez Oxford Economics. «Ces pays dépendent fortement de l’énergie importée, sont très tributaires des routes d’approvisionnement du Moyen-Orient et disposent de réserves énergétiques domestiques limitées».

Comme l’écrit l’économiste Ronald Goseco, directeur du Financial Executives Institute of the Philippines, dans une tribune du Manila Times : «La crise du carburant a mis en lumière notre dépendance au pétrole étranger. Nous n’avons pas été capables de gérer les flambées des prix à la pompe. Nous constatons déjà l’inflation galopante provoquée par ce choc pétrolier».

Entre hausses de taux et espoir d’un choc temporaire
Aris Dacanay, économiste de HSBC pour l’Asie du Sud-Est, estime que «la BSP, compte tenu de son mandat de stabilité des prix, peut relever ses taux jusqu’à 6%», contre 4,5% actuellement.

Tout le monde ne s’inquiète pas de la trajectoire des Philippines – ni du fait que la BSP serait dangereusement en retard dans son action.

«Nous continuons de penser que l’inflation reviendra dans la fourchette cible de la BSP l’année prochaine, une fois ce choc du côté de l’offre dissipé», indique Miguel Chanco, économiste chez Pantheon Macroeconomics à Londres.

Il n’empêche, la pression s’accentue sur la BSP pour éviter que les anticipations d’inflation ne s’emballent.

Un «double coup dur» pour les ménages les plus modestes
En mars, alors que le détroit d’Ormuz se fermait et que la montée en flèche des prix du pétrole et des engrais agitait les marchés, Marcos Jr avait décrété l’état d’urgence énergétique national.

La flambée des cours pétroliers et l’affaiblissement du peso philippin constituent un «double coup dur qui va faire doubler l’inflation dans les mois à venir et frapper le plus durement des millions de familles philippines pauvres», selon la Fondation IBON, un groupe de réflexion.

Gabriel Collins, économiste au Baker Institute de l’Université Rice, note que «lorsque les prix du pétrole grimpent de plus de 40% en quelques jours, les effets se propagent partout. Dans les pays à revenu élevé, les conséquences vont de petits désagréments à des dilemmes plus graves du type “se chauffer ou manger”, où les ménages doivent arbitrer entre dépenses énergétiques et besoins essentiels. Dans un pays émergent comme les Philippines, où la plupart des gens vivent avec très peu de marge économique, une forte hausse des prix de l’énergie peut avoir des conséquences dramatiques».

Les Philippines comme laboratoire des tensions à venir
Les Philippines servant d’exemple représentatif pour les économies en développement dépendantes du pétrole, Collins ajoute qu’elles «illustrent comment la guerre en cours en Iran peut se traduire par des pressions sociales, budgétaires et politiques».

Ce conflit est particulièrement lourd de conséquences pour le pays, car ce dernier est doublement exposé au pétrole. Environ 30% de son approvisionnement en énergie primaire provient du pétrole, la quasi-totalité étant importée.

Son système de transport repose presque entièrement sur le pétrole. En outre, près de 2,5 millions de Philippins travaillent dans la région du Golfe, gagnant environ 15 milliards de dollars par an et renvoyant une partie significative de leurs revenus au pays sous forme d’envois de fonds qui font vivre des familles et des économies locales.

Un test stratégique pour l’alignement pro-américain
Pour les Philippines, les enjeux sont encore plus élevés.

Comme l’écrit David Dichoso, de l’Université George Washington, dans The Diplomat : «La guerre en Iran n’est pas simplement un choc économique pour les Philippines – c’est un test de résistance stratégique pour l’alignement pro-usaméricain de l’administration Marcos Jr».

Julie Chernov Hwang, économiste au Soufan Center, observe que l’Asie subit des chocs et des répercussions dans de multiples secteurs économiques en raison de la guerre opposant les USA et Israël à l’Iran.

«Les retombées négatives sont manifestes dans les secteurs de l’énergie, de l’alimentation et du travail en Asie du Sud et du Sud-Est», dit-elle. «La crise énergétique touche aussi certaines parties de l’Asie de l’Est». Hwang ajoute que «si le cessez-le-feu venait à rompre après l’échec des pourparlers d’Islamabad, et si le détroit d’Ormuz reste fermé, le risque augmente qu’une grande partie de l’Asie connaisse une récession économique. Le cas le plus préoccupant est celui des Philippines, qui tirent 90% de leur pétrole du Moyen-Orient».

La marge de manœuvre limitée des gouvernements asiatiques
On ne voit pas bien ce que Manille peut faire pour protéger l’économie de ces risques élargis.

Le secrétaire à la Planification économique, Arsenio Balisacan, affirme que le gouvernement «intensifie des interventions ciblées, notamment pour atténuer les pressions à la hausse sur les prix de l’alimentation, de l’énergie et des transports. Notre priorité est de garantir un approvisionnement stable en carburant, des prix gérables et une protection adéquate pour tous les secteurs face aux défis nationaux et mondiaux actuels».

Cela coûte cher, et la situation est compliquée par la baisse de 4,1% du peso par rapport au dollar usaméricain depuis le début de l’année.

La chute du peso et celle de la roupie indienne montrent à quel point «l’Asie affronte un choc de prix et de termes de l’échange (c’est-à-dire le rapport entre prix des exportations et prix des importations) plus sévère que ne le suggèrent les indices mondiaux», explique Priyanka Kishore, économiste en chef d’Asia Decoded. «Les conséquences pour les importateurs nets d’énergie sont immédiates et prononcées : détérioration des comptes extérieurs, dépréciation des devises et pressions inflationnistes accrues qui se répercutent en baisse des revenus réels, puis, en fin de compte, de la production».

Le charbon, un refuge inégalement accessible
Globalement, selon Kishore, il existe une «divergence notable» au sein de la région sur la manière, le moment et l’intensité avec lesquels la perturbation de l’approvisionnement se fera sentir.

«D’après notre évaluation, les risques de pénurie physique dans le secteur pétrolier et gazier sont les plus élevés pour les Philippines, le Vietnam, l’Inde et la Thaïlande dans un avenir proche. Toutefois, des poches de perturbations sévères peuvent apparaître bien avant qu’une économie n’atteigne son point de bascule – comme le montre la pénurie de gaz de cuisine en Inde, qui entraîne de fortes réductions de la demande alors même que l’effet négatif des prix plus élevés se matérialise au même moment».

Tout cela pousse les gouvernements asiatiques, pour le meilleur ou pour le pire, à explorer les moyens de se tourner vers le charbon. Le Japon et la Corée envisagent d’augmenter leur capacité de production électrique à partir de centrales à charbon actuellement sous-utilisées.

«Cela peut aider à réduire la pression sur la production d’électricité», précise Kishore, «mais ne fera pas grand-chose pour combler les pénuries de carburants de transport ou de gaz de cuisine. De plus, toutes les économies n’ont pas la marge de manœuvre nécessaire pour effectuer ce basculement. La Thaïlande a des capacités de réserve limitées en charbon, Singapour n’en a aucune, et la marge de substitution supplémentaire est modeste en Chine, en Inde, aux Philippines et au Vietnam, étant donné la part déjà élevée du charbon dans leur mix énergétique».

Quand la politique locale s’invite dans la crise
Les investisseurs craignent qu’au moment où les Philippines luttent contre la montée de l’inflation, les querelles politiques à Manille ne viennent tout compliquer. Plus tôt cette semaine, la commission de la Justice de la Chambre des représentants a estimé qu’il existait des motifs suffisants pour destituer la vice-présidente Sara Duterte.

«De nombreux facteurs compliquent la façon dont notre capacité à gérer la crise se transforme en récit politique plus large», indique Bob Herrera-Lim, directeur général de Teneo Holdings. «On ne peut pas déconnecter ces éléments de ce qui se passe dans le reste du monde». Et «si la procédure de destitution de Sara avance, cela va-t-il affecter les calculs politiques autour de cette destitution ?», s’interroge-t-il, notant que ce feuilleton politique pourrait avoir «des effets concrets» sur l’économie.

En 2025, la croissance philippine a été de 4,4%, en deçà de l’objectif gouvernemental de 5,5% à 6,5%. Alors que le pays s’éloigne de ses ambitions de croissance de 7% à 8%, l’équipe Marcos ne peut pas pointer du doigt la guerre commerciale du président usaméricain Donald Trump ou la déflation importée de Chine. Le vrai coupable, c’est le chaos politique local.

Éviter que la confiance des ménages ne s’effondre
Dans ce contexte agité, il est capital que les décideurs à Manille restaurent la confiance collective des ménages dans l’économie, affirme Aris Dacanay, de HSBC. «Les ménages ne se contentent pas de passer des dépenses non essentielles aux dépenses essentielles», note-t-il. «Ils réduisent complètement leurs dépenses», ajoute-t-il en citant des données d’enquête montrant que plus de ménages épargnent qu’avant la pandémie.

De toute évidence, une inflation galopante en temps de guerre n’aidera pas Manille à redonner confiance. Et alors que le domino philippin vacille dans les semaines à venir, il risque d’être le premier à tomber en Asie, mais sans doute pas le dernier.

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